Journal d’un Woofer au PB en Juin 2017

Texte de Jean Baptiste Sachot (surnommé Batman): neveu de Jacques accompagné de Noëlle (Nanou) et de Simone, qui sont des amies proches.

21 mai 2017 : Batman- Nanou- Simone

Assis dans un train confortable, mon esprit divague , il me fait prendre conscience que ces instants sont éphémères, bientôt la dure réalité de la vie va s’offrir à nous…

Un jour plus tard la fatigue du voyage n’est pas le seul facteur qui me perturbe. Je me dis ou plutôt j’entends mon inconscient qui aspire à la rencontre du nouveau mais mon instinct de survie lui me conseille de ne pas m’exposer, de rester dans ma zone de confort….

Une étape à l’île de la Réunion nous permet de retrouver Simone, la tante de ma femme, et de conditionner plus de 25 kg de médicaments donnés par une amie. Demain nous décollons enfin pour Madagascar.

 

23 mai 2017 : Île de Nossy Be

Une méditation plus tard… la côte malgache apparaît sur cette côte nord-est, la côte la plus sauvage. L’envie et la curiosité me reviennent. La fine ligne de Sable court après l’écume de l’océan indien, elle semble délimiter la frontière entre notre monde et ce monde.

 

25 mai 2017 : Départ pour Ankify sur la Grande terre puis Befotaka

Nous premiers pas sur le sol Malgache ont d’abord été rythmés par un atterrissage avec un freinage fort, la piste était un peu courte…

Les agents du fisc, des douanes perpétuent la tradition de la corruption, ils inventent d’hypothétiques taxes et nous réclament des papiers que nous devrions fournir.

Enfin nous parvenons à passer. Puis c’est le départ pour le port d’Ankif à bord d’une 4L hors du temps « Le gros devant » impose le chauffeur !

Un billet par personne et un billet pour le bagage car nous sommes très chargés. Nous voilà à bord de « bip bip 2 » un speed boat pour une traversée sur une mer d’huile.

Arrivés au port une pancarte avec écrit en rouge « Batman» nous attire ; c’est mon surnom qui comme vous le verrez va me suivre pendant 15 jours !

 

Pour circuler, nous devons nous arrêter à Ambange pour nous faire établir un laisser passer. Une fois le plein d’essence réalisé nous voici partis à l’attaque de la route. Temps estimé : trois heures. A là première barrière, un pachyderme vautré dans son fauteuil feint que les papiers ne soient pas en règle. Il s’engage un esclandre entre notre chauffeur et le brontosaure, cela ne fait que bloquer la situation, et nous sommes obligés de retourner à Ambange pour faire d’autres papiers. Après avoir passé 45 minutes à attendre nous voilà repartis. Nous croisons des taxis brousse dont l’état de délabrement aurait fait se retourner plus d’un ingénieur dans sa tombe !

La priorité dans le code de la route malgache suit l’ordre suivant: plus t’est gros, plus t’es prioritaire. Souvent nous frôlons dangereusement les enfants sur la route sans que cela n’émeuve quiconque.

Parfois je me demande si je ne ferais pas machine arrière : c’est bon signe, je vais passer et vivre une expérience décapante. Nous arrivons vers 15 heures à Béfotaka et sommes accueillis par Méline. Nous allons enfin fouler le sol du paradis bleu (PB).

Nous croisons Nicolas, le Président d’ENM, qui ne restera que quelques jours car il est manifestement en désaccord avec les actions et projets de Méline, de Merry etd’ Erisson.

Le repas que nous finançons est exceptionnel du fait de notre présence, c’est une fête gustative que nous partageons tous, il y a du riz, du zébu, des lentilles, de la papaye verte cuite. C’est délicieux. Nous finissons ensuite par un pamplemousse. À savoir que la peau de ce fruit est utilisée en infusion contre la fièvre typhoïde. Cela semble être diablement efficace.

 

Puis nous rejoignons la case des voyageurs, nous y découvrons des blattes ; nous sommes aussi réveillés très tôt par le chant du coq et les cris des enfants ! Le petit-déjeuner nous fait découvrir le manioc, le thé à la citronnelle, le miel de mangue du Paradis Bleu et les bananes vertes.

 

26 mai 2017 : Sofina

Nous présentons et prenons le temps de transmettre à Méline ce que nous avons apporté. Nous faisons un inventaire très minutieux. Méline nous parle d’une femme qui s’est brûlée, que nous irons la voir une fois le tri effectué. Nous prenons notre temps. Ce n’est pas une surprise pour moi, car Jacques et Eve m’avait préparé à ce temps différent. Nous nous rendons dans une case au bord de la route où seules deux petites personnes peuvent rentrer. Nous discutons avec la mère et la grand-mère de Sofina. Cette dernière s’est brûlée en faisant le repas. Nous apprenons qu’elle a 22 ans, le médecin lui a fait une piqûre, prescrit quelques « anti-inflammabiotiques » il lui a appliqué de la crème. Noëlle et Simone vont s’en occuper.

Nous découvrons la jeune fille brulée au troisième degré avec la peau à vif sur le bras, l’épaule, le côté, la fesse et toute la jambe. Cette dernière souffre mais aucun son ne sort de sa bouche. Silence. Si nous avions été en France le SAMU l’aurait emportée aux grands brûlés et la famille aurait été très inquiète et nous aurions constaté un grand brouhaha. Mais il règne une sérénité aussi bien dans l’entourage qu’entre nous. Noël a posé le seul paquet de tulle gras que nous avions apporté et coupe le feu. Sa mère enlève le drap sur lequel Sofina est couchée pour le remplacer par une grande feuille de bananier. Elle me présente les habits en nylon qui ont fait corps avec son corps par le feu.

Je ne vois pas de pauvreté, je ne vois pas de souffrance.

Je ressens de la vraie vie ici, je peux être et ne pas posséder. Je suis serein.

Je reste en dehors pour ne pas gêner Sofina qui est nue même si Méline me dit « lorsque tu es souffrante, il n y’a pas de honte »et elle m’invite à venir à ses côtés quelques instants.

Nous partons nous repasserons le soir à la demande de la jeune fille. Nous venions sans le savoir d’initier un nouveau rite qui allait se proroger deux fois par jour jusqu’à notre départ.

Ce jeudi est un jour férié au PB nous en profitons pour étudier les plans du séchoir solaire à fruits conçus par mon père et finalisés par mon frère Paul. En discutant avec Merry, Jean Claude (mari de Méline) de la faisabilité du séchoir, nous sommes dans le collaboratif, une idée est proposée et chacun argumente. Nous avons décidé d’éprouver le modèle d’abord pour en concevoir ensuite en grand.

Nous retournons voir Sofina, elle va mieux. Nous apprenons qu’elle s’est brulée il y a une semaine, nous pensions que cela venait de se produire…

Nous demandons à sa mère de lui acheter une noix de coco et de boire son jus pour lui apporter les minéraux nécessaires, refroidir son corps et s’hydrater. Nous prenons en charge ces achats qui semblent si couteux et obligent à tant de sacrifices pour eux.

Nanou décide de préparer une décoction à base de thé et d’huiles essentielles de lavande pour l’appliquer sur ses plaies.

La nuit tombe dès 17h30 et nous dînons d’un « poulet bicyclette ». Nicolas nous fait gouter de la banane plantain dans la salade de concombre, c’est frais. Nous buvons de l’eau de riz qui est fait à partir de fonds de casserole de riz brulé et de l’eau bouillie. C’est surprenant et agréable. Après le repas nous contemplons les étoiles, la voie lactée est féérique car aucune source lumineuse ne gâche le spectacle. Cela a du bon de ne pas avoir d’électricité au final non?

Je demande à Méline ce que c’est pour elle le bonheur. Et elle me confie « c’est ce que nous avons fait pour Sofina aujourd’hui ». Je suis serein, la nuit sera bonne.

 

Samedi 27 mai 2017: L’École

Hier matin, découverte de l’école. Nous attendons l’heure de la récréation pour permettre aux enseignants de nous intégrer dans la classe des enfantines (les maternelles). C’est une nuée d’enfants qui m’entoure immédiatement. Je me suis assis pour me mettre à leur niveau, j’ai d’abord essayé de combler le silence pour finalement le garder…Observation, rire, vivre l’instant présent. La chaleur monte, ils sont plus de 20 à m’entourer et à se bousculer. J’aperçois pour la première fois Olivia (parrainée) qui est souriante. Le sifflet retentit et nous voilà avec Simone dans la classe de CP.

Le niveau est inégal, mais l’envie de travailler et bien présente. Chaque enfant est interrogé au tableau. Moi aussi je dois me prêter à l’exercice. Étonnement et amusement dans la classe le « Vasa » est interrogé. J’en profite pour leur rafraîchir la mémoire avec la chanson apprise par Claire (woofeuse mois de Mars 2017) : « J’ai un gros nez rouge ».

J’essaye de croquer la vue qui s’offre à moi avec ma trousse de crayons couleurs.

J’aperçois Jeannot qui n’ose s’approcher de moi. A la sortie de la classe, les enfants jouent avec ma barbe ; rires et bousculades.

Pour le déjeuner découverte des « brèdes » plantes remplies de calcium avec des crevettes décortiquées Je n’ai pas bu de laitage depuis trois jours et cela ne me manque pas. Nous confions les cordes à sauter, les élastiques, les ballons de foot, de volleys et les puzzles apportés aux professeurs. Leur plus grande découverte est le volley. Pause du filet, prise en main, apprentissage de la technique pour ensuite s’enflammer dans les parties endiablées.

Nous nous occupons des petits. Chacun touche les pièces les apporte à l’autre équipe qui fait un autre puzzle. Comme chaque enfant souhaite me tenir la main, J’ai offert à chacun un de mes doigts. Le contraste du Vasa blanc avec ces mains noires aurait pu inspirer une pub Benetton.

La chaleur est suffocante. Je suis heureux avec eux. Une fois de plus je ne vois pas de misère, de souffrance. Peut-être n’existent elles tout simplement pas ici.

L’heure de la fin des cours est proche. Juste le temps de saisir mon portable pour filmer la descente des couleurs et enregistrer l’hymne national. Une fillette qui était allé chercher le l’eau, s’arrête net sa course, se met au garde à vous au milieu de la cour. Noëlle a capté le moment. Nous devons bien garder ces moments à l’esprit, ne pas les effacer.

 

Nous allons visiter Sofina. Merry arrive à ce moment d’Ansohihy avec le précieux tulle gras. Quelques minutes plus tard, ses plaies sont pansées, mais les blessures s’infectent, cela nous inquiète.

Nous rendons visite à Patrice le médecin. Il nous reçoit chez lui et lit avec attention la liste des médicaments que nous avons scrupuleusement recensés dans notre carnet. Endroit surréaliste où s’affalent une centaine d’ampoules de médicaments de toutes sortes sur son bureau. Une boîte de vitamines en injection « Made in china » trône sur la montagne de boites. Cela ne m’inspire pas confiance. Nous demandons à Patrice de nous faire une ordonnance à partir de la liste des médicaments que nous avons apportés. Nous sommes plus confiants dans ces médicaments et leur dosage.

 

Dimanche 28 mai

La matinée est consacrée à Sofina, Jeannot et Olivia

Sofina progresse, elle peut s’asseoir. Nous avons trouvé une grande bande et du tulle gras dans nos bagages. Les cicatrices sèchent mais certaines sont encore à vif, le sang coule.

Puis nous rendons visite à Jannot. Il est d’accord pour venir habiter au PB ce soir. Nous lui demandons de préparer son sac avec ses vêtements. Il n’a pas de draps, quelques T-shirts troués et les pantalons déchirés. Nous trouvons des draps au marché avec des dessins d’enfant dessus. Nous en profitons pour l’équiper d’un savon pour qu’il lave ses vêtements.

Nous partons à la recherche d’Olivia dans le village pour lui offrir les cadeaux que Claire a préparés (la casquette Reine des neiges, un T-shirt et un jeu de magnet et tableau effaçable). La timidité d’Olivia est immense mais elle vient se blottir dans les bras de Nanou. Elle adresse avec ses yeux un merci sincère pour tous ces présents inattendus. Une nuée d’enfants s’approche, chacun pose un regard envieux sans oser toucher .Puis elle part comme elle est venue discrète, heureuse de se sentir soutenue et fière de sa nouvelle casquette. Il est intéressant que cette « petit jalousie » fasse naître l’envie d’aller à l’école pour les autres enfants nous confie Méline.

Ce matin réveil tôt vers 6h30 pour aller chercher avec Mery la tôle pour le séchoir à mangue. Nous en profitons pour acheter un sac de 50 kg de riz pour 100 000 AR (soit 30 €). Nous faisons charger nos courses dans un tuk tuk pour les faire porter au PB.

C’est le jour de fête des mères, Simone offre un énorme poisson séché à Méline. Le vendeur emballe le cadeau d’une simple ficelle, l’émotion est à son comble.

Je m’assois à l’ombre d’un arbre et commence à dessiner. Un enfant de trois ans s’approche, Je lui ouvre la trousse de crayons couleurs et nous commençons à dessiner ensemble sur le cahier. Les autres enfants sont apeurés, n’osent pas s’approcher.

Puis tous finalement prennent un crayon, dessinent, écrivent le prénom, font des additions. Nous écoutons « Chante » de Michel Fugain et je leur apprends le refrain. Des foulards scouts apparaissent qui m’invitent à une cérémonie. J’utilise désormais le nom de Batman. Lorsque je me déplace j’entends souvent « bonjourrrrrr Monsieur Batman »

Dimanche 28 mai: Les FRN

Après un déjeuner de poisson entier frit, nous découvrons un dessert « Manioc coco » arrosé de jus d’orange et de sucre.

Le dimanche c’est le jour de l’association « Femmes Réveillons Nous » nommées les FRN. La réunion dure 1h30 tout en malgache. On y parle organisation de la Fête des Pères. La secrétaire explique aux femmes qu’elles doivent mieux écouter lors des réunions.

Distribution de bonbons « joke » et petits gâteaux. Nous sommes présentés aux FRN qui nous invitent boire un verre. L’ambiance est festive et chaleureuse, normal c’est le jour de la fête des mères ! Je rencontre Sham Sham (trésorière des FRN) et débute une danse endiablée. Les femmes hurlent de rire et applaudissent c’est un grand moment de partage.

Sofina : vers 17 heures nous nous éclipsons pour aller au chevet de Sofina et lui changer ses pansements. Je découvre pour la première fois ses blessures. Je suis profondément choqué par l’ampleur des dégâts. J’en sais un peu plus sur les circonstances. Sofina est épileptique. Elle a fait une crise alors qu’elle cuisinait avec de l’huile bouillante. La chute avec convulsions et le nylon enflammé ont fait le reste. La chair est si profondément meurtrie que l’os de son coude est à nu. L’odeur est pestilentielle, l’endroit est exigu, la chaleur moite. C’est un cocktail détonnant qui ne peut faire qu’empirer la situation pourtant étonnamment elle va mieux chaque jour. Nous craignons que ses poumons ne soient touchés. Nous évoquons la possibilité avec Méline de la transférer au dispensaire durant notre absence de deux jours, sa mère ne pourra pas changer seule ses pansements.

Épuisés nous nous couchons vers 20 heures.

La nuit fut courte pour Simone, hier en se couchant elle s’est fait de nouveaux amis : une araignée de la taille d’une main et un scolopendre. Un énorme rat a fait irruption sur sa table à 2 heures du matin le ciel s’est illuminé et à 3 heures du matin, pendant une seconde, une pluie d’étoiles filantes a provoqué un aboiement collectif des chiens.

 

Réveil 6h18,

Le four doit avancer, je m’y mets dês le petit déjeuner. Erisson et Loris un jeune pensionnaire m’aident. Nous arrivons à finir l’intérieur à 12h00. Au lieu de l’aluminium introuvable ici, nous avons opté pour des tôles ondulées en acier galvanisé qui ont l’avantage d’être réfléchissante. Ce sera parfait pour le soleil. Il ne reste plus que le toit, le fond et les claies (pour déposer les fruits). La journée est loin d’être terminée, nous cuisons au soleil, nous buvons de l’eau. « Mora Mora » : chaque chose en son temps.

Le Dispensaire : nous nous rendons à Befotaka pour visiter le dispensaire. Je retrouve avec émotion le fauteuil de dentiste d’OPA, mon grand-père. Je m’installe dedans, c’est incroyable qu’il soit encore en si bon état et opérationnel. Il fonctionne parfaitement malgré son assise éventrée. Patrice le médecin, me montre fièrement toutes les positions possibles.

Nous visitons le dispensaire: l’odeur est pestilentielle, une colonie de chauve-souris criarde a élu domicile dans la charpente. L’endroit est terrifiant pour un « vasa ». Un accouchement vient de se dérouler, le placenta gît dans un récipient posé à même le sol. Nous découvrons un box vide, à peu près correct pour accueillir Sofina. Ouf! Nous sommes soulagés, nous allons pouvoir faire l’achat de draps et commander à un ami taxi qui se trouve à Antsohihy à nouveau du tulle gras, de la vaseline. Je rentre au PB pour continuer le séchoir, la chaleur est accablante. J’apprends que Nicolas va partir ce jour à 15h, la tension va enfin baisser

La sœur de sofina arrive à pied avec son bébé et sa mère. Nous voyons une silhouette au loin avancer et les femmes se demandent bien qui cela peut-il bien être, certainement une cousine. Stupeur et tremblements ; c’est sofina qui parcourt à pied le kilomètre qui sépare le dispensaire de sa case… Cette femme a un courage démesuré qui dépasse notre condition d’européen. Même Méline n’en revient pas.

Nous sommes soulagés de la savoir dans un endroit plus sain, où ses blessures seront pansées. Dire que Nicolas a refusé de la voir et a écrit dans la lettre d’ENM qu’il n’y avait plus d’espoirs…

Je travaille au séchoir et arrive avec l’aide de Zicco, loris et Erisson à construire le fond, la pente et la porte. La nuit tombe, Méline a acheté des crabes de terre, du rhum pour fêter cette journée.

 

30 mai 2017 : On emmène les collégiens voir la mer pour la 1° fois

Réveil à 5h15 pour nous rendre au port ; nous allons sur un ilot à bord d’un teuf teuf et le voyage devrait durer 6 heures.

Sur le trajet, nous prenons la Nationale 6 qui prend des allures de boulevard périphérique parisien à l’heure de pointe. Une foule se presse pour aller au lycée. Des hommes dépècent un zébu entier coupé en deux sur le bord de la route.

 

Jeudi 1er juin 6h55 : A bord du Teuf Teuf l’Espadon sur le fleuve Maevarane en route vers la mer du canal du Mozambique.

En fait j’ai décidé, à la demande de Méline, d’emmener les enfants du PB découvrir la mer. Le voyage débute. Curieusement nous embarquons aussi d’autres voyageurs que nous, alors que nous pensions avoir privatisé le teuf teuf. Je m’attendais à avoir des consignes de sécurité, nous faire enfiler les gilets, mais rien, il n’y a aucun matériel.

Nous nous positionnons où nous pouvons avec comme unique consigne : garder l’équilibre du bateau. J’avoue faire un contre poids idéal.

Je m’assoie par terre et commence à dessiner ce que je vois. Le geste est ce qu’il est. Le plus important est que je sois moi-même. Le résultat est satisfaisant, je tends mon carnet à un enfant qui me fait face. Sa mère lui montre comment tenir un crayon.

Les paysages sont une alternance de mangrove, de montagnes pelées dues à la déforestation et des arbres immenses. Les quelques cases que nous apercevons sont éloignées de tout et il y est amarré une pirogue taillée dans la masse.

Bizarrement je commence à prendre conscience du gouffre qui nous sépare; notre vie à l’européenne est tellement éloignée de ces conditions de vie que je renonce finalement à les comparer.

 

Notre teuf-teuf entre sur un fleuve tranquille, aucune vague, 2 heures après nous rentrons sur le canal du Mozambique, j’en profite pour parfaire ma culture géographique.

Erisson et felixia dorment ensemble, ils feraient un beau couple. Felixia a toujours le sourire, elle rit tout le temps. Son frère dentiste lui a proposé de venir au PB du fait de ses mauvaises fréquentations. Elle ne veut désormais plus en partir, depuis 2 ans elle a trouvé un environnement stimulant et sain. Venant d’un milieu bourgeois, le hasard l’a conduite dans ce PB dont la dureté des conditions de vie aurait dû la faire fuir.

 

Jeannot me bouleverse, ce frêle gamin a une enfance particulièrement rude. Il porte fièrement le teeshirt et le jogging que mes deux derniers enfants ont sorti de leur armoire.

Il porte le pull de Nanou. Il rit et sa dent cassée m’offre un sourire tendre, plein d’ignorance et de fragilité. C’est un poussin que l’on a envie de protéger contre les intempéries de la vie.

L’eau est trouble, je n’oserais pas y tremper ne serait ce qu’un orteil. La « bibilariose » sévit ici. Notre capitaine chique une drogue ressemblant à de la coca. Ses 2 moussaillons usent de grands bâtons pour nous éloigner des bords et écopent l’eau du teuf- teuf à grands seaux. Nous arrivons à Analalave, la deuxième plus grande ville du nord, capitale administrative. Les vestiges de cette époque créent une ambiance digne d’une superproduction catastrophe hollywoodienne.

Nous sommes pieds nus, ce qui n’est guère prudent, nous tentons de ne pas nous blesser alors que le soleil brulant nous oblige à avoir le moins de contact possible avec le sol.

Découverte d’un manguier qui doit avoisiner les 200 ans. L’histoire raconte que le fils d’un colon a grimpé à l’arbre, est tombé et s’est cassé le bras. Il fut dès lors jugé que l’arbre était coupable, l’arbre fut donc enchainé !

La gorgée d’eau du puit bue par inadvertance fut une échappée bien involontaire. J’ai eu l’impression de jouer à la roulette russe. La balle n’était pas dans le canon pour cette fois-ci.

Retour sur le « teuf teuf », pour nous rendre sur l’île où seules 20 personnes habitent à l’année sans eau courante, sans électricité, improbable en 2017 sauf à Madagascar. L’extérieur de l’ile est entouré d’un sable d’une extrême finesse. L’intérieur est moins glamour, les déchets envahissent le sol et les chemins sont tracés au beau milieu du village.

Les cases sont faites en bois et palmes, à l’image de cabanes d’enfants que nous nous serions amusés à bâtir au fond du jardin, le temps n’a pas la même dimension. Ici, les habitants campent dans de minuscules cases où l’on ne tient pas debout.

Le contraste est bouleversant, l’Europe et l’Afrique s’affrontent ici dans un fatras qui vous prend aux tripes. J’ai envie de prendre un grand sac et faire le ménage pour avoir un espace autour de moi sain, rassurant. Le chaos m’étouffe.

Il est 14h30, le dernier repas remonte à 5h30, nous nous apprêtons à démarrer le feu. Sans qu’aucune phrase ne soit prononcée, les enfants se mettent en mouvement. Les garçons vont chercher du bois, et le poisson, pendant ce temps les filles trient le riz, épluchent les concombres et coupent les tomates. Tourbillon silencieux, ultra efficace. Nos enfants auraient déjà réclamé de jouer ou manifesté d’être las du voyage. Ce fut peut-être le moment le plus dur de l’aventure. Je me rends compte que nous avons porté de lourds bidons d’eau, voyagé pendant 6 heures dans des conditions précaires, déchargé les vivres sur l’ile, préparé le repas pendant 3 heures, diné, tout rangé, et cela sans jamais marquer de pause. Et pourtant le sourire, l’émerveillement a été sur le visage de tous sans exception.

Les pêcheurs qui rentrent de mer nous apportent d’énormes mérous colorés et des rémoras dont l’immense ventouse ventrale attire notre regard.

Narcisse prépare ces poissons, les ouvrent, par un astucieux système de croix en bois, les aplatit et les fait sécher sur le feu. Le geste est précis, le résultat est là, ouaaaahhhhh…

Nanou et moi nous sentons inutile et partons faire le tour de l’île par la plage. Nous découvrons des coquillages merveilleux et un arbre mort aux racines semblant vouloir relier ciel et terre. Le lieu est d’une beauté exemplaire. Au loin, des embarcations aux toiles triangulaires blanches, une mer émeraude, des crabes multicolores tentant de se cacher sous le sable à mon approche… Le lieu mérite une méditation. L’émotion est là, je l’accepte, je la reçois. Papa est à mes côtés, je suis bien. Un nuage de libellule danse au-dessus de nos têtes. Je « suis » et je ne peux, et ne veux rien « avoir » dans ce lieu.

Il est temps de rentrer, il est 17 h. Les enfants sont toujours à l’œuvre. Nous déjeunons à 17h30 du riz, des brèdes (feuilles comme des épinards) des poissons frais et d’une salade de concombre (nettoyé à l’eau de mer).

J’arrive à saturation de ce régime et me prends à rêver de bonbons Haribo que Simone a amené, de barres de céréales qui m’attendent dans la case des voyageurs. Les enfants s’affrontent à la vaisselle, mais quand s’arrêteront-ils ?

C’est la tombée de la nuit, le soleil se noie dans le canal du Mozambique en agitant ses bras multicolores dans des jets aveuglants orangés. Les enfants s’accordent une baignade, suivi d’une énergique balle aux prisonniers. Bousculade, éclats d’eau pour des éclats de rire. Les garçons entament une partie de foot dans le sable créant des tourbillons semblables à des volutes. Nous rapatrions le campement sur la plage qui est plus à même de nous accueillir que le village où grouillent au milieu des déchets de nombreux insectes.

Le feu de bois illumine les âmes, réchauffe les corps et me permet de prendre le temps d’un tête à tête avec Jeannot. Puis j‘apprends à Merry à jouer au poker avec des mises en bâtons trouvés autour de nous.

Il est 19h30 nous allons nous coucher car à 00h30 ce sera l’heure du réveil avec Nanou et Merry pour préparer le riz. Le départ de la plage et fixé à 3h, la marée haute est pour 4h. Difficile de dormir!

Réveil à 0h18, il est temps de faire le feu. En quelques minutes la marmite bout. Il n y’a plus qu’à attendre. Avec Nanou au bout du monde, armés d’une frontale, la mer se découvre. Des yeux nous observent dans des flaques, les crevettes s’attrapent à la main.

Ce moment reste gravé dans ma mémoire.

Le départ est proche sauf que le vent se lève : le capitaine est préoccupé. S’il souffle plus fort, nous devrons reporter notre retour de 24h.

Nous montons dans le bateau à marée basse et attendons patiemment que l’eau redresse la situation. Le moteur ne veut pas démarrer, moment d’angoisse qui s’ajoute à la fatigue et à la perspective de 6h de voyage. Le retour sera épique, éreintant, épuisant.

Nous arrivons à befotaka à 10h00. Je suis épuisé, je veux retrouver ma femme et mes enfants, j’ai sommeil. Je m’effondre…

Cependant il est important de terminer le séchoir. Merry finalise le toit et je le transporte sur ma tête comme un chapeau. Les habitants de la RN6 me voient passer s’étonnent et s’esclaffent de rire. Mon allure est débonnaire, quel plaisir d’être soi-même.

Nous rendons visite à Sofina, ses blessures dans le dos ont bien cicatrisé, les poumons sont désormais épargnés, quel soulagement. Nous lui coupons une coco et des oranges. Elle se jette dessus, nous sourit et s’écroule de fatigue le ventre plein.

Je photographie les plaies, témoins du courage de ce peuple malgache, qui restent néanmoins difficilement supportables à regarder.

De retour au PB nous fixons le toit du séchoir et préparons les premières fournées de bananes. Des conseillers du maire s’approchent, observent, s’étonnent.

Je termine la matinée par la visite du jardin. Ananas, papaye, vanille, miel, cocotiers … le PB est en route pour l’autonomie.

Nous expliquons à Merry le détail de son voyage pour Songhai, il passera par le Kenya, le Nigeria, et l’Ethiopie au retour.

 

Samedi 2 juin 15h02

L’après-midi d’hier a eu son lot de rebondissements. Les bananes dans le séchoir sèchent très rapidement. En 4 heures en orientant régulièrement le séchoir face au soleil, l’évaporation de l’eau contenue dans les bananes est 2 fois plus rapide que par la méthode traditionnelle. ll faut compter d’habitude 5 jours, seuls 2, 3 jours sont maintenant nécessaires. Nous sommes ravis de ces premiers résultats.

Nous nous séparons de tout ce qui pourrait être utile au PB. Je trouve des échantillons de savon et crèmes glanées dans les hôtels à Paris et les offre à Zicco.

Quel sourire et quel « merci » profond ai-je eu en retour.

J’ouvre la boite de Grany et découvre un Ovomaltine. Il la regarde avec attention, la goûte et l’engloutit. Mes tongs me font mal, les pieds nus de Zicco sont de la bonne taille, elle sont en cuir et devraient lui durer longtemps.

Nous passons voir Sofina en fin d’après-midi pour vérifier si les pansements ont bien été changés. Le tulle gras est en place mais seul un plastique a été enlevé. Cette erreur est source de frustration car elle est contre-productive et aide au développement des bactéries plutôt qu’à soigner. Nous demandons à l’infirmière de venir observer les bons gestes en la remerciant de tous ses efforts. Les plaies dans le dos sont belles, l’épaule est encore à vif ainsi que les fesses. Nous débouchons une bouteille de coca frais et lui proposons de boire. Nous lui annonçons notre prochain départ, elle comprend, elle nous offre un vrai sourire. Nous sommes plus sereins.

En sortant du dispensaire, nous croisons sa mère qui nous remercie en malgache. Nous enregistrons ses paroles pour que Méline nous traduise. L’émotion est forte.

Nous profitons de la fin des cours pour dire au revoir aux écoliers et invitons Loris, Zicco et Jeannnot à boire un coca au Gask’art. Nous dansons au seul son de mon téléphone. Parenthèse de douceur et de partage Ils ne parlent pas, ils goutent à chaque instant pour mieux les graver dans leur mémoire.

Dernier repas, nous trainons vers les pensionnaires. Dernières plaisanteries, derniers sourires.

Méline vient avec nous, découvre la coque rapide, les bungalows d’Ambonara, goûte du vin rouge et du vin blanc, de la langouste.

Elle préfère être celle qui nous quitte plutôt que de nous voir partir. Nous l’accompagnons au Tuk-Tuk. Le voyage est en cours, ce n’est qu’une étape de notre vie. Nous posons l’intention de revenir nombreux.