Premier voyage à Befotaka en Octobre 2002. Journal de J.Drouhin

 

HPIM0292.JPG Première leçon de chirurgie dentaire avec Méline!

Le fauteuil  dentaire mécanique à pédale qui date de 1947, est celui de mon père. Le fauteuil vient d’arriver de France au prix de multiples péripéties. En 2018 il reste toujours fonctionnel!

       Après 8 h de taxi-brousse, Christophe, Nicolas et moi même, avons été accueillis chaleureusement par Méline tard dans la nuit. Nous l’avons embrassé dans l’atmosphère un peu irréelle produite par la lumière de petites flammes tremblotantes. Çà et là, des lampes à pétrole faîtes avec de vieilles boîtes de lait Nestlé éclairaient quelques mètres carrés. Sur les bancs de leurs étals, au bord de la route, dormaient des femmes attendant… quelques voyageurs attardés. Cette route qui traverse Befotaka est la nationale 6 : la piste unique, complètement défoncée, qui relie le tiers nord de la grande île à la capitale et à tout le sud.

Urgence le lendemain matin à 7h ; Méline me demande de l’aider pour un accouchement difficile. La paire de ciseaux rouillés pour percer la poche des eaux et la table de « travail » brinquebalante, écaillée et trop vite nettoyée des crottes de chauve-souris de la nuit, n’empêcheront pas le bébé de naître. L’émotion de cette première expérience me sortira de l’hôpital en larmes.

L’infirmier officiel était absent pour excès de boisson. J’aiderai ensuite Méline à faire des piqûres avec la même aiguille non stérilisée, émoussée pour 10 personnes ; je suis épouvanté et mes réflexes de médecin occidental, avec une conscience de thérapeute, sont fortement chahutés, mes certitudes sont fortement remises en cause

Le surlendemain matin, il y a la queue devant l’hôpital. La chaise de dentiste de 1947 entièrement mécanique enfin acheminé par container, par taxi brousse et enfin le dernier kilomètre en charrette à zébu, est là pour accueillir la première patiente. Une jeune femme de 20 ans s’installe: sur sa joue une plaie purulente ; l’abcès dentaire a traversé sa chair. Ici un abcès dentaire grave chez une personne sous alimentée, en crise de paludisme se transforme vite en septicémie !

Méline et Honoré participent à leur première intervention : piqûres d’insensibilisation dans la gencive avec une seringue pistolet et arrachage de la dent avec les pinces inox justes sorties de leurs emballages. Elles brillent ici comme des objets venus d’ailleurs!

Méline m’a demandé de la guider pour sentir les gestes justes, je me suis calé derrière elle et j’ai pris ses mains pour qu’elle sente les pressions à exercer. C’était un moment très particulier car Méline était comme mon prolongement et elle était très attentive et je sentais que petit à petit c’est elle qui prenait les « commandes »

En 5 jours, Méline et Honoré apprennent très vite les éléments essentiels de la chirurgie dentaire d’urgence pour soulager et ceci sans électricité c’est à dire sans aucune assistance radiologique ou autre ; en fait c’est de la « médecine de guerre »Ils sont autonomes tant qu’ils auront des recharges d’insensibilisant. Avant une ONG suisse, qui passait tous les 3 ans à Befotaka avec un cabinet dentaire mobile, assurait des soins d’urgence pendant 2 à 3 jours

Méline aide Nicolas à trouver un maçon pour bétonner les hauts des murs de l’hôpital où nichent des milliers de chauve-souris. Elles crient, empuantissent toutes les pièces et recouvrent tout de leurs excréments.

Pendant que je travaillais au dispensaire, Nicolas est parti avec Méline à Antsohihy: 40 km et 5h de piste; pour acheter la chaux afin de blanchir les murs de l’hôpital. Ce jour là ils ont ouvert un compte bancaire au nom de Méline avec les 230 € trimestriels que l’association a décidé de lui donner régulièrement. Quand nous sommes arrivés, les 15€ mensuels que la mairie lui donnait pour son travail à l’hôpital, ne lui pas été versés depuis novembre 2011.

Plus de chauve-souris, des murs blanchis à la chaux, Méline et surtout Honoré ont retrouvé le courage. Les femmes de la ville n’en reviennent pas de cette propreté et de ce calme inhabituel.

Christophe, reparti à Ambanja, a fabriqué une lampe de dentiste avec un phare antibrouillard de camion, un mât télescopique d’halogène de chantier: un bricolage bien fait pour les rotations, et une batterie de camion pour fournir l’énergie. Une charrette à zébus viendra prendre la batterie à l’hôpital pour la recharger chez « Sœur Ancille » la supérieure du couvent responsable de l’école catholique privée située à 2 kms. Les sœurs ont beaucoup de confort: eau filtrée, électricité produite par un groupe électrogène etc. le contraste est très fort, voire insupportable, avec les conditions de vie localement !

À la bibliothèque: grand chambardement pour défaire les cartons et construire des étagères pour ranger la tonne de livres et de jeux qui vient d’arriver. Un paysan-fabricant a livré 1000 briques en terre cuite. Un autre prépare des étagères en « falaff » que nous installons rapidement. Les femmes de l’association des parents d’élèves dont Méline, présidente, prennent en charge l’essentiel de ce travail de rangement et de tri. Une des salles de classe du CEG, transformée en bibliothèque est maintenant fonctionnelle. On peut emprunter gratuitement un livre de classe du CP à la 3°, un jeu, un roman.

Méline nous a également demandé si l’on pourrait financer l’achat de 3 tonnes de riz et de quelques très grands faitouts en alu. Elle veut faire fonctionner une « cantine du cœur » pour les élèves de la brousse et de la ville qui, pendant la saison des pluies : – janvier, février, mars n’ont rien à manger. Nous avons versé les 760€ nécessaires sur son nouveau compte bancaire. Le riz sera acheté à Antsohihy et transporté par boutre jusqu’à Befotaka, solution très lente mais très peu chère.

À 4 h du matin je quitte Befotaka par le fleuve Maevarane sur une pirogue à balancier sous voile pour me rendre à Analalava. En descendant le fleuve on débouche sur un golfe de 40 kms de long qui nous relie au canal du Mozambique au niveau de la ville côtière d’Analalava qui est la préfecture. Je dois y rencontrer des responsables de la santé pour officialiser notre présence et rendre compte de notre mission. En milieu d’après midi, la marée montante a créé un fort courant contraire et le vent est tombé. Les piroguiers ont alors décidé de remonter un petit bras de mer vers un village de pêcheurs pour attendre de meilleures conditions. Les habitants n’avaient jamais vu un homme blanc. L’accueil fût chaleureux et la case du voyageur préparée pour moi ainsi que le repas confectionné avec les grosses crevettes du golfe fût une grande joie.

En partant de Befotaka je savais que je reviendrais là me faire «  ce bain d’humanité formidable » avec Méline et les personnes qui l’entourent. Au dernier moment juste avant mon départ, elle me demanda : » il faudrait, si c’est possible, m’envoyer des instruments de gynécologie pour enlever les fœtus morts car sinon les femmes meurent »   Je n’avais pas eu le temps de dire oui que déjà la pirogue m’emmenait au loin. À Majunga j’avais acheté quelques instruments de gynéco et envoyé les instruments par l’intermédiaire d’un taxi brousse hypothétique. Je n’aurais des nouvelles que 6 mois plus tard car le courrier ne passait plus pendant la période des pluies qui allait bientôt commencer et rendre les pistes impraticables !

6 mois plus tard je recevais une lettre de Méline toute simple ou elle me remerciait pour les quelques instruments de chirurgie gynécologique qu’elle avait reçu et cette phrase qui m’a touché énormément : « Grâce aux instruments reçus 3 femmes ont pu continuer leur chemin ! »

Merci

 

 

 

 

 

 

 

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